Le droit des femmes au Maroc : où en est-on ?

by Wissal FARIS 0

Premier constat, et vrai sujet d’inquiétude, avant même d’aborder la situation des femmes au Maroc : après une décennie de progrès «lents mais constants», l’année 2017 a marqué un coup d’arrêt en termes d’amélioration de l’égalité entre les sexes. Telle est la conclusion du Forum économique mondial dans son dernier rapport su”r la parité entre femmes et hommes, publié en novembre dernier. Et, malheureusement le Maroc ne fait pas exception. Gros plan sur la question.

 

 

En théorie, ça va mieux
Depuis l’accès au pouvoir de Sa Majesté le Roi Mohammed VI en 1999, la femme marocaine a largement gagné en liberté. La Moudawana, qui a été révisée en 2004, a modifié bien des choses, comme l’âge minimum du mariage des filles à 18 ans, contre 15 auparavant, la possibilité de se marier sans le consentement de son père ou encore l’instauration du divorce par consentement mutuel. Enfin, la famille est désormais placée sous la coresponsabilité des parents. Et pour encourager la participation des femmes à la vie politique, un parti politique doit dorénavant présenter (en plus des listes classiques), une liste composée uniquement de femmes. Ce système impose au parlement marocain un minimum de 60 sièges aux femmes sur les 395 du parlement.

La volonté des plus hautes instances du Royaume d’œuvrer pour l’égalité hommes femmes est manifeste dans la constitution de 2011.
En outre, le Maroc a ratifié plusieurs conventions internationales pour la protection des droits des femmes notamment la Convention sur l’élimination de toutes les formes de discrimination à l’égard des femmes (CEDAW) et le Pacte des droits économiques et sociaux. Oui mais…

 

Article 19 de la constitution de 2011
«L’homme et la femme jouissent, à égalité, des droits et libertés à caractère civil, politique, économique, social, culturel et environnemental, énoncés dans le présent titre et dans les autres dispositions de la Constitution, ainsi que dans les conventions et pactes internationaux dûment ratifiés par le Royaume et ce, dans le respect des dispositions de la Constitution, des constantes et des lois du Royaume. L’Etat marocain œuvre à la réalisation de la parité entre les hommes et les femmes. Il est créé, à cet effet, une Autorité pour la parité et la lutte contre toutes formes de discrimination.»

 

Ce n’est pas si vieux : Le 17 juin 2014, le chef du gouvernement marocain tenait un discours comparant les femmes aux foyers à des lustres!

 

Dans les faits, c’est autre chose
Selon le rapport de l’organisation économique, le Royaume arrive à la 136ème place des 144 pays classés sur base de l’égalité hommes-femmes. Une piètre performance, qui n’a pas vraiment évolué depuis 2006, où le Maroc occupait la 107ème place sur 115 pays. Son score a cependant très légèrement augmenté, passant de 0,583 il y a 10 ans à 0,598 aujourd’hui (la note 1 représentant la parité totale).

Si le Maroc obtient des notes plutôt honorables concernant la parité dans l’accès à l’éducation (0,920) et la santé (0,965), il est loin d’atteindre la parité en matière de participation économique des femmes (0,391). Ainsi, une femme gagne en moyenne 3,295 dollars (soit environ 30.000 dirhams) alors qu’un homme gagne en moyenne 12,471 dollars (soit environ 118.000  dirhams)!

Qu’est-ce qui bloque? Les outils législatifs manquent
Si les ONG saluent vivement l’engagement de l’État et les efforts fournis pour améliorer le statut des femmes, elles ne peuvent que constater le manque de volonté à mettre en oeuvre la plupart des recommandations concernant la protection des femmes et des filles contre toutes formes de violence et de discrimination, alors que l’article 19 de la constitution reconnait l’égalité entre les hommes et les femme dans tous les domaines. Les lois qui incriminent et sanctionnent les violences faites aux femmes n’existent pas, qu’il s’agisse de violences conjugales ou de harcèlement au travail ou dans les lieux publics. Protéger les femmes contre l’exclusion de leur domicile ou l’absence de versement de pension alimentaire est essentiel. Quant aux mesures pour interdire dans les faits la polygamie, le mariage des mineures ou encore reconnaître l’égalité entre les hommes et les femmes dans le système successoral… elles semblent loin d’être adoptées ou considérées par le gouvernement marocain.

Une société qui n’évolue pas
Selon l’étude internationale International Men and Gender Equality Survey réalisée dans la région MENA(1)  par l’ONG Promundo et publiée par ONU Femmes, la majorité des hommes interrogés continue d’avoir des attitudes inégalitaires en matière de genre. Cependant, un quart ou plus des hommes se montrent favorables à au moins certains des aspects de l’égalité et de l’autonomie des femmes, tels que la violence faite aux femmes, l’accès à des postes de responsabilité.

Les résultats de l’enquête mettent aussi en évidence la pression subie par le patriarcat et confirment l’ambivalence des attitudes dans les sphères publique et privée. Alors que les hommes soutiennent largement la mise en place de lois en faveur des droits politiques, économiques et sociaux des femmes, cette position sur l’égalité des sexes dans les politiques publiques est décalée par rapport à leurs attitudes et pratiques de la sphère privée, qui ont tendance à être plus conservatrices vis-à-vis des droits et des rôles attribués aux femmes. Les hommes et les femmes interrogés dans l’enquête qualitative évoquent une «crise de la masculinité», et les deux sexes éprouvent des difficultés à trouver leurs marques entre leurs rôles respectifs dans la sphère publique et dans la sphère privée.

Le chemin vers une égalité effective entre les hommes et les femmes dans tous les domaines s’annonce donc long et difficile, d’autant plus que les opinions et attitudes des hommes plus jeunes sur l’égalité des sexes diffèrent peu de celles des hommes plus âgés.

 

Discrimination économique : quelques chiffres
22,7 % : Le taux d’emploi féminin au Maroc (rapport entre le nombre d’individus ayant un emploi et le nombre total d’individus)
73,2 % : Le pourcentage de femmes rurales concernées par l’emploi précoce (avant l’âge de 15 ans), ce qui les exclut définitivement du système scolaire, souvent pour une rémunération de misère.
87,5 % : Le pourcentage de femmes travaillant sans contrat écrit dans le monde rural, 54,2 % dans le monde urbain, ce qui signifie qu’elles ne sont pas protégées par le code du travail. A noter que le texte régissant les conditions d’emploi et de travail des employés de maison n’a toujours pas été adopté.
0,1 % : Le pourcentage de femmes occupant un poste de responsabilité au sein d’entreprises privées dans le domaine du commerce, de l’industrie et des services.

 

(1) Une enquête menée auprès d’environ 10.000 hommes et femmes de 18 à 59 ans qui vivent en Egypte, au Liban, en Palestine et au Maroc (région Rabat-Zemmour-Zaer), tant dans les zones urbaines que rurales

 

Que faire pour que ça change ?
Se battre, continuer à investir régulièrement l’espace public et être vigilant(e) pour ne rien laisser passer, ne cessent d’asséner les ONG et associations.

Changer l’image des femmes dans les médias. Il suffit, en effet de regarder nos chaînes pour constater que dans la plupart des films, séries (moyen-orientales comme mexicaines) ou spots publicitaires, les femmes sont soit des mères au foyer soit des personnes divertissantes. Leur image est, dans la majorité des cas, provocatrice ou inférieure à celle des hommes.

Et ne pas oublier l’école. Si les manuels scolaires ont été revus afin d’y bannir toute trace d’inégalité des sexes, les stéréotypes y sont encore présents. Mais que vaut cette révision sans une nécessaire formation du corps enseignant? Ici aussi, une mobilisation s’impose.

L’espace public : un lieu hostile et dangereux pour les femmes
Nous avons encore toutes et tous en tête la terrible vidéo, ayant circulé l’été dernier sur les réseaux sociaux, qui montrait le viol d’une jeune femme dans un bus casablancais sans que personne n’intervienne, ni les passagers, ni le conducteur. Et que dire des commentaires qui ont essaimé sur les mêmes réseaux sociaux mettant en cause la victime, qui n’avait qu’à s’habiller autrement. Un fait divers insoutenable, heureusement rare, mais qui est à mettre en parallèle avec les conclusions de la dernière enquête nationale menée au Maroc (en 2009) sur le harcèlement sexuel. Elle évaluait à 62,8% les femmes vivant en zones urbaines et ayant subi des violences basées sur le genre dans les lieux publics.

Le Maroc n’est pas un cas isolé. Pour endiguer ce problème, ONU Femmes a lancé un programme mondial intitulé «Des villes sûres et des espaces publics plus sûrs/ Safe cities», mené dans 27 villes à travers le monde, dont Marrakech.
Ce programme mobilise des personnes de toutes les couches de la société, des responsables de la ville, jusqu’au travailleurs du transport et des professionnels des médias pour tenter de comprendre où et comment les femmes se sentent les plus vulnérables, qui sont ceux qui se livrent au harcèlement et quels types d’interventions seraient plus efficaces. Les chauffeurs de taxi ont été poussés par les syndicats à intervenir. 1.520 chauffeurs de bus de la société ALSA ont été formés à la manière de réagir au harcèlement sexuel dans et autour des bus et des arrêts de bus. 27 journalistes locaux ont reçu une formation pour améliorer la façon de présenter les femmes dans les médias. Enfin, un audit sécurité a été mené dans les quartiers de Douar Shraghna et Hay Izdihar. Fournir des recommandations, parler ouvertement du harcèlement met le sujet sur la table. Il interpelle les consciences et libère la parole.

«Les femmes et les filles victimes subissent le harcèlement dans tous les types de lieux publics : dans la rue, les autobus, les taxis, la plage, les cafés… Les acteurs sont nombreux, et les spectateurs aussi. Donc, tout le monde doit être impliqué dans les efforts pour réduire cette violence et permettre aux femmes de se sentir en sécurité dans les lieux publics, afin qu’elles puissent exercer leur liberté et profiter, au même titre que les hommes, des services publics de la ville», insiste Leila Rhiwi, représentante d’ONU Femmes au Maroc.

 

Une étude réalisée dans le quartier de Guéliz (Marrakech) en 2015, a permis de constater que 67% des femmes avaient subi une forme de violence au cours des 12 mois précédent et seulement 9% d’entre elles ont signalé le cas à la police.

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